Il faut savoir gré à Arnaud Miranda de nous faire découvrir une dimension de l’actuelle pensée néoréactionnaire qui autrement resterait ignorée par d’aucuns. En effet, dans son ouvrage Les lumières sombres, il présente un nouveau courant de pensée – il préfère le terme de « constellation intellectuelle » - presque entièrement construit sur internet et en marge des canaux académiques et médiatiques traditionnels. On y croise les auteurs radicaux les plus célèbres et les plus influents d’un ensemble de divers blogs, de forums et d’autres sites web en langue anglaise qui vouent un véritable culte à l’anonymat ainsi qu’une haine sans commune mesure à l’égard des institutions universitaires et de la forme d’expression livresque. Les pseudonymes les plus étranges y pullulent, comme Zero HP Lovecraft, Spandrell ou Bronze Age Pervert, participant à une sorte de contre-culture numérique à la scène intellectuelle traditionnelle.
Les auteurs méticuleusement analysés les uns après les autres par Miranda ont ceci en commun que dans leur obsession de l’ordre et de la stabilité politiques ils souhaitent aller bien au-delà des néoconservatisme et alt-right populiste, jugés trop mous et trop adaptifs, pour définitivement rompre avec la démocratie libérale détestée et remplacer celle-ci par une monarchie chrétienne et blanche, si besoin est, par un coup d’État. Aux yeux des Curtis Yarvin, Nick Land, et autres Costin Alamariu, dont les vraies identités ont été parfois révélées par des journalistes, seul un régime monarchique absolutiste est en mesure de garantir l’essentiel : déchaîner le capitalisme, c’est-à-dire le déployer partout sans régulation étatique ni modération aucune.
Si l’auteur parvient à très bien insérer ce bric-à-brac intellectuel dans sa continuité avec la pensée réactionnaire traditionnel (où il est notamment question d’hiérarchies naturelles, et de constantes sociales, raciales et sexuelles) le virage néoréactionnaire en faveur d’un marché omnipotent, qui tranche singulièrement avec la pensée réactionnaire anti-moderne, n’est en revanche peut-être pas suffisamment creusé par Miranda. Il se peut que ce soit dû au fait que son ouvrage est issu d’une thèse de doctorat bien plus vaste, consacrée à l’histoire des idées politiques de la décadence. Curieusement, les ruptures par rapport aux réactionnaires classiques demeurent quelque peu sous-exposées.

Il en va de même pour ce qui se dresse en arrière-fond comme véritable priorité absolue des néoréactionnaires, avant même le déchaînement du capitalisme dans le cadre d’un régime monarchique qui n’est en dernier ressort que le moyen en vue d’aboutir à une autre fin : libérer Prométhée. Miranda mentionne à plusieurs reprises les croyances techno-futuristes et transhumanistes des blogueurs examinés. Cependant, il aurait été bénéfique de remonter un peu plus dans le temps et de montrer que le cœur de leur projet politique et celui des premiers penseurs transhumanistes, à l’instar des Max More, Nick Bostrom et autres Ray Kurzweil, coïncident dans une très large mesure. En d’autres termes, sur le strict plan des idées politiques il n’y a peut-être pas tant de nouveautés par rapport à la doctrine transhumaniste telle qu’elle a émergée il y a une quarantaine d’années.
Ce qui a surtout changé depuis c’est que ceux que Dominique Lecourt a jadis qualifié de « techno-prophètes » peuvent désormais surfer, matériellement, sur la vague de la « Grande Convergence » technologique NBIC (nanotechnologie, biotechnologie, technologie de l’information, science cognitive), qui amplifie encore l’accélération tant souhaitée vers la fusion humain-machine, et d’autre part ils ont désormais les moyens de leur ambition, dans la mesure où quelques milliardaires - comme Peter Thiel, Elon Musk ou Marc Andreessen - ont sauté sur le train en marche et mettent une partie de leurs argent et influence au service de la cause commune. En réussissant à placer le très monarchiste J.D. Vance à la position-clé de vice-président des Etats-Unis ils ont engrangé un premier succès.
Ce que l’on retient avant tout du précieux tableau dressé par le talentueux Arnaud Miranda c’est que, comme pour les précurseurs transhumanistes, nous avons affaire à une pensée immature, on dirait presque adolescente. En effet, traversée d’innombrables et parfois d’obscures références à la science-fiction et à la pop culture, de postures constamment ironiques, de refus d’accepter quelque limite que ce soit, de révolte à l’égard de l’institution universitaire, à quoi s'ajoute l'obstination déjà mentionnée de jouer à l’abri de l’anonymat sans avoir à assumer ses identité et responsabilité, et un rejet systématique de tout activisme politique, la nouvelle blogosphère néoréactionnaire anglo-saxonne manque décidément de maturité pour pouvoir être pleinement prise au sérieux sur le plan intellectuel. On a donc envie de dire à ces geek pamphlétaires: Get a Life !
Klaus-Gerd Giesen, 5 février 2026