Voici une petite notice sous forme d’avertissement. Qu’est-ce qui a donc pris les Éditions de l’Herne à Paris de republier récemment, en l’état, la traduction d’un texte de Günther Anders qu’elles avaient publié une première fois en 2007? De prime abord, il s’agit naturellement d’une très bonne chose de continuer à mettre à disposition du public intéressé Le temps de la fin, probablement épuisé auparavant. Cependant, il aurait été fort judicieux de saisir l’occasion pour corriger et préciser un certain nombre de choses sur le plan formel, ce qui n’a pas été fait.
Tout d’abord, une contextualisation aurait été indispensable. En effet, dans le livre il n’est indiqué nulle part que la traduction par Christophe David, fluide et fidèle au demeurant, se limite à un seul chapitre – le dernier – d’un ouvrage de 1972 regroupant divers essais et conférences du philosophe autrichien portant tous sur les dimensions philosophiques et politiques de la dissuasion nucléaire. En d’autres termes, le livre français, paru d’abord dans le cadre des célèbres Cahiers de l’Herne, ne contient qu’un seul chapitre de l’ouvrage allemand Endzeit und Zeitenende. Il en adopte néanmoins la moitié – et seulement la moitié – du titre, alors que le titre original du texte est : Le délai (en allemand : Die Frist). Le lecteur francophone n’en saura rien. A la place on lui présente le sous-titre initial : 1960 – une date qui ne correspond à rien d’autre qu’à l’année de rédaction du texte définitif allemand à la base du chapitre (alors qu’une toute première version est parue en 1951 déjà dans la revue Sinn und Form).
Dans l’édition d’octobre 2025, parue, elle, dans la collection Essais, il n’est même pas précisé qu’il s’agit en réalité d’une reprise. Seuls le site web de l’éditeur et le renvoi aux droits d’auteurs le signalent en catimini.
La confusion ainsi crée s’accroît encore considérablement par d’autres négligences tout à fait étonnantes : la republication intervient exactement un an après que, en 2024 donc, le traducteur Christophe David ait également republié sa traduction chez les Éditions Héro-Limite, en Suisse, on omettant à son tour, étrangement, de mentionner la première publication dans le cadre des Cahiers de l’Herne. Quant à la directrice de la collection Essais, l’ancienne journaliste Laurence Tâcu, qui dirige en même temps toute la maison d’édition parisienne, elle n’a pas jugé utile non plus de faire indiquer dans Le temps de la fin diffusé en octobre 2025 la parution du même texte dans l'ouvrage suisse de 2024 lequel a le mérite de regrouper non seulement la traduction de l’ensemble des chapitres de Endzeit und Zeitenende, mais d’augmenter aussi le receuil d’Anders de plusieurs autres de ses écrits relatifs à la question nucléaire, sous forme d’annexes. Une préface d’Alexandre Chollier et une postface du traducteur, fin connaisseur de la philosophie de Günther Anders, contextualisent la collection d’essais. Et la traduction de Die Frist porte cette fois-ci aussi l’intitulé correct (Le délai).
Comme titre de l’ouvrage a été choisi La menace nucléaire, traduction du titre de la deuxième édition allemande (1981), sans doute pour ne pas le faire entrer en collision avec Le temps de la fin de 2007. Il convient de saluer cette initiative des Éditions Héro-Limite à Genève car tous les textes réunis dans ce volume renvoient les uns aux autres, se complètent et se nourrissent mutuellement, forment un tout. Comme le remarque d’emblée Christophe David dans sa postface « Déserter dans la pratique » : « Les textes qui composent La menace nucléaire ont une dimension métaphysique indéniable : forcément, quand on évoque la fin du monde, de l’humanité, on touche à des questions eschatologiques. ‘Le délai’, le texte sur lequel Anders a choisi de clore son recueil Endzeit und Zeitenende […] est probablement l’un de ses plus profonds. » (p. 329).
Klaus-Gerd Giesen, 13 janvier 2026